DEFINITION AMOUR

On le trouve d’abord sous la forme latine amor jusqu’au Xème ; sa forme actuelle « amour » est influencée par l’ancien provençal et la conception des troubadoursdu XIème au XIVème (musicien médiéval de langue d’oc qui interprétait ses œuvres poétiques) au sens de fine amor ou amour courtois (expression rétrospective du XIXème, façon d’aimer avec courtoisie dans le but d’être heureux, un raffinement dans l’expression des sentiments, par ex faire la cour) pour remplacer les mœurs féodales. Pour l’historien Georges Duby, c’est un jeu masculin, éducatif, où les jeunes hommes, pas encore mariés (les jovenes, les jeunes), maîtrisent leurs pulsions et leurs sentiments, comme ils apprennent à maîtriser leur corps dans un tournoi ; ce qui n’empêche pas de considérer la femme comme une proie qu’il faut capturer en la séduisant par des mots ou des exploits chevaleresques. Cf Chrétien de Troyes : « Nul s’il n’est courtois ni sage / ne peut d’Amour rien apprendre ». Il semble donc d’abord réservé à la passion amoureuse à composante érotique et hétérosexuelle («  amour socratique par conter, utilisé par Rousseau au XVIIème désignera un amour homosexuel) ; il se trouve donc à la fois sexualisé (c’est un homme qui s’adresse à une femme) et idéalisé (marqué par une fidélité intangible). Par métonymie le mot « amour » peut désigner la personne aimée dès le fin du XIIème. Il s’emploie au genre féminin probablement parce que il s’agit surtout d’un discours masculin portant sur l’objet féminin. On ntrouvera déjà « enamourer »= rendre amoureux au XIIème puis « s’amouracher » au XVIème= tomber amoureux de manière injustifiée et passagère. L’emploi au masculin apparaît tardivement au XVIIème. L’appropriation « mon amour » donnera « mamour » au XVIIème puis « faire des mamours » (démonstrations affectueuses) au XIXème. RQ : masculin au singulier mais féminin au pluriel (comme délice et orgue).

Il existe donc d’emblée dans cette histoire du mot « amour » une ambivalence entre les valeurs courtoises et les valeurs érotiques, une hésitation entre le respect distancié et le désir charnel. L’amour incarne tantôt la sublimation morale, sociale voire religieuse de l’Autre ; tantôt la pulsion libidinale (« aimer un garce ou aimer Dieu présuppose un même mouvement… seul l’objet change » Cioran). D’ailleurs en ancien provençal au XIIIème « faire l’amour à qqun » signifiait seulement « courtiser », le sens érotique apparaissant au XVIIème et se trouve couramment utilisé seulement à partir du XIXème. Comme ils sont tous dérivés du verbe latin « amare »= aimer et qu’il y a plusieurs manières d’aimer (amare donnera aussi l’amitié), tout cela semble indiquer un sens pluriel et fuyant : l’amour est le nom générique que l’on donne à un ensemble, l’amour se décline en une pluralité de sens.

Mais il peut avoir aussi une connotation plus universelle en tant qu’attachement et affection à toute sorte d’objet ou de personne, produisant un sentiment de confiance et de fidélité, pouvant être complété plus tard par l’expression « un amour de » (enfant ou chapeau) ou « c’est un amour. » (personne ou chose charmante) Cette extension sémantique est notamment liée au fait que dès le Xème le mot « amour » est employé pour désigner l’affection portée à Dieu et aux êtres humains (héritage du latin chrétien amor dei), sens qui s’est maintenu dans « pour l’amour de (Dieu)» dès le Xième, témoignant d’une démarche désintéressée.

Tout se passe donc comme si l’amour était presque partout, sous plusieurs formes, comme si sa polysémie lui permettait de combler les interstices, les vides de l’existence humaine de plusieurs manières. Il y aurait autant de manière d’aimer qu’il y aurait de manière de donner du sens à sa vie et de se rapporter à l’autre. C’est pourquoi Comte Sponville considère que l’amour est ce dont nous parlons presque toujours et qui intéresse tout le monde. Imaginons en effet via un raisonnement par l’absurde quelqu’un qui n’aimerait personne : « le coeur sec, la beauté creuse, l’esprit partagé  – telle est la diète d’une conscience sans amour » (Jankélévitch, Traité des vertus). De même que l’aventure permettait à l’homme le plus médiocre de se convertir au « caractère insolite de l’instant » (Idem, AES), de même l’amour permettra à l’homme plus égoïste et le plus misanthrope de vivre pour quelqu’un d’autre que lui : « Une fois au moins dans sa médiocre vie l’homme le plus sec, tandis qu’il était amoureux, aura connu la grâce de vivre pour un autre » J, TDV), c’est-à-dire ayant adopté au moins une fois une attitude authentique, désintéressée, naturelle. C’est pourquoi J présentait les aventures amoureuses comme des « oasis de fraîcheur et de poésie », des « places enchantées dans la sordidité du quotidien ».

Quand nous aimons, nous n’avons souvent qu’un seul verbe pour désigner ce que nous éprouvons que ce soit en français, en anglais (to love), en allemand (lieben) comme si aimer un ami ou un amant était identique. Par contre les grecs utilisaient deux mots bien distincts : le verbe eran / le mot éros (puissance désirante et sexuelle) / dont l’objet visé est l’éromène ; philein / philia (bienveillance amicale) / philos que l’on retrouvera dans « philosophia » / en poursuivant l’élargissement du champ d’application on atteint l’amour universel et fraternel de l’agapè.

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