MIKE DE AZIZ+CUCHER

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« Mike » de Aziz+Cucher, série Dystopia

(1994-95)

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A relier au système totalitaire, à la propagande, à l’eugénisme, aux manipulations génétiques etc.

Anthony Aziz et Sammy Cucher sont tous deux issus du San Francisco Art Institute et travaillent ensemble depuis 1990 sous le nom logotypé de Aziz+Cucher. Leur pratique photographique se décline autour de trois axes fondamentaux : le nu , le portrait et la nature morte. Par leur travail, nous entrons dans un monde que l’on pourrait qualifier d’anti-naturel, alors que le médium photographique tendrait plutôt à nous rapprocher du réel : en effet, les individus semblent avoir subi des métamorphoses physiques et matérielles qui vont à l’encontre de ce que nous jugeons être la naturalité. Le vivant et l’artificiel sont en perpétuelle interférence, qu’il s’agisse de corps manipulés, apparemment sélectionnés, à la peau liftée, ou de machines recouvertes d’un épiderme en plastique, leur donnant l’apparence d’organes

La série de « cibachromes » à laquelle « Mike » appartient, sous le titre générique de « Dystopia », inclut une quinzaine de portraits rapprochés, retouchés numériquement.

c’est une galerie de portraits troublants (le caractère sériel et répétitif  se confirme),  mais dont les visages ne regardent pas l’objectif, les yeux se dissimulant sous des paupières scellées. Les individus ont plutôt l’air absent du monde, au mépris de leur spectateur. Ces visages, et celui de « Mike » a fortiori, ne sont pas vraiment défigurés, ni ensanglantés, ni abîmés en quoi que ce soit ; ils conservent donc la pureté et l’innocence des corps dénudés

Ainsi, ce visage, plus que tout autre, nous résiste, puisqu’il semble tourné vers une vie intérieure qu’il ne nous est pas donné de voir ; la posture, proche du « Penseur » de Rodin, confirme d’ailleurs cette idée d’une absorption de l’individu dans ses propres pensées. Mais en même temps, aucune pensée ne peut se faufiler à l’extérieur puisque l’étanchéité du visage est parfaite, aucun regard (communication non verbale) ni aucune parole (communication linguistique) ne peuvent en sortir. Il est donc remarquable que ce soit l’absence de moyen de communiquer qui suggère ici la présence d’une pensée : plus elle semble éloignée de nous, plus elle se donne comme absente, plus elle existe en tant que pensée d’elle-même ! La posture introspective fait imploser la toile de l’intérieur[9]. Ainsi, Mike est une personne qui réfléchit, malgré son absence de visage ; son air absent semble témoigner de la présence d’une pensée, même si sa figure est retrait de sa propre présence . Il pourrait incarner, à ce titre, la transcendance du visible, le visage d’une humanité qui s’auto-analyse, faute d’incarner l’humanité du visage. Il pense, donc c’est une personne, malgré son attitude effacée et son visage partiellement gommé.

Pourtant, à y regarder de plus près, l’absence de regard (fenêtre de l’âme)  et l’enfermement du visage de Mike sur lui-même (difficile d’imaginer un visage plus hermétique, plus « fermé ») nous conduisent aussi à l’impression inverse. Nous sommes en présence, non plus d’une ouverture vers l’infini, mais d’une chose (pensante) que le monde écrase, d’un être englué dans la matière, et qui ne parvient pas à dépasser sa propre condition ; dès lors, il n’est plus le signe d’une transcendance ou d’une élévation spirituelle .

Mike et ses semblables sont doublement abandonnés : par Dieu et par les hommes ; Dieu se contredirait en donnant vie à de telles créatures, inutiles aux autres et à elles-mêmes ; et les hommes eux-mêmes ressentent une horreur violente en les voyant, celle de l’inclassable, de l’inconnaissable.

Il pourrait s’agir de la fuite en avant criminelle d’une société ou d’un médecin comparable au docteur Frankenstein, se faisant Dieu, et créant Mike contre Dieu précisément. Comportant une connotation malveillante et fascisante, de même les hommes et les femmes de « Dystopia » révèlent la possibilité d’une chirurgie plastique ou d’un clonage des individus tournant au film d’horreur. Scientisme et totalitarisme se rejoignent ici dans un même désir irrationnel de purifier, d’améliorer l’espèce humaine, car une telle abomination scientifique ne serait possible que dans un cadre politico-juridique qui ne l’interdit pas, voire l’encourage.

Mike fonctionne donc comme une anti-utopie, c’est-à-dire qu’il montre ce qu’il dénonce et qu’il dénonce ce qu’il montre. D’ailleurs, le mécanisme qui consiste à reporter des zones d’épiderme à l’aide du pinceau numérique reproduit métaphoriquement les processus de greffe des cellules. Aussi l’individu devient-il reproductible à l’infini- cessant par là-même d’être un individu – et réductible à un matériau de construction : la double réduction (politique) de l’individu à la masse et (scientifique) de l’homme à la matière peut s’opérer en un tour de main. Dès lors, le travail photographique d’Aziz et Cucher pourrait s’associer à une volonté de témoignage, ou, tout du moins, à un principe de précaution : donner à voir au public ce qui n’existe encore que virtuellement dans l’esprit de certains chercheurs ou de certains systèmes totalitaires (un être bâillonné, humilié, censuré). Toute ressemblance avec le réalisme socialiste ou nazi ne serait pas fortuite, puisque, encore une fois, il faut bien suggérer la violence totalitaire pour pouvoir la condamner.

Mike pourrait fort bien, dans une telle perspective politique, passer du statut de cobaye à celui de héros, celui que l’on représente fidèlement, dont le profil, celui du meilleur camarade ou du meilleur citoyen, se détache nettement, sur une affiche de propagande. La mystique du héros positif, du héros préfabriqué, tel le camarade Ogilvy, créé de toute pièce par Big Brother dans le « 1984 » d’Orwell, pourrait parfaitement s’appuyer sur une représentation de ce type.

La terreur se nourrit de raccourcis : il suffit de purger, de simplifier la réalité à l’excès ; or, n’est-ce pas le cas de notre cibachrome ? N’est-il pas un raccourci saisissant de ce à quoi l’humanité pourrait être réduite, en un coup de pinceau ?

Voir leur site : http://www.azizcucher.net/

 

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